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Accident nucléaire : une certitude statistique
par Alain Geerts - 11 juin 2011

Sur la base du constat des accidents majeurs survenus ces trente dernières années, on devrait statistiquement connaître un accident de ce type dans l’Union européenne au cours de la vie du parc actuel, avec une probabilité de 50% de voir cet accident majeur se produire en France. Une tribune de Bernard Laponche et Benjamin Dessus, publiée dans Libération le vendredi 3 juin 2011.

Source : Global Chance

Le risque d’accident majeur dans une centrale nucléaire a été considéré comme la combinaison d’un événement d’une gravité extrême et d’une très faible probabilité d’occurrence. Certes, la multiplication de zéro par l’infini pose quelques problèmes mais les promoteurs du nucléaire, mettant en avant cette très faible probabilité, affirmaient qu’il n’y avait aucun danger. Si la gravité des conséquences d’un tel accident a bien été confirmée par Tchernobyl et Fukushima, que peut-on dire aujourd’hui de la probabilité de son occurrence ?

Il y a deux méthodes pour estimer la probabilité d’un accident : la méthode théorique, qui consiste à la calculer sur la base de scénarios de simulation d’accidents prenant en compte les systèmes de défense et les risques de dysfonctionnement, et la méthode expérimentale, qui consiste à prendre en compte les accidents survenus, ce que l’on fait par exemple pour les accidents de voiture. Les résultats de l’approche théorique, issus des travaux des experts de la sûreté nucléaire, distinguent, pour les centrales actuellement en fonctionnement dans le monde, deux types d’accidents : « l’accident grave » avec fusion du cœur du réacteur, dont la probabilité serait de moins de un pour 100 000 « années-réacteur » (un réacteur fonctionnant pendant un an) et « l’accident majeur », accident grave non maîtrisé et conduisant à d’importants relâchements de radioactivité, dont la probabilité serait de moins de un pour un million d’années-réacteur.

Le parc actuel de réacteurs des centrales nucléaires cumule 14 000 années-réacteur, ce qui correspond à environ 450 réacteurs fonctionnant durant trente et un ans. La probabilité théorique conduit à un résultat de 0,014 accident majeur pour l’ensemble du parc et pour cette durée de fonctionnement. Une probabilité très faible : l’accident majeur serait donc extrêmement improbable, voire impossible. Mais, sur ce parc, cinq réacteurs ont connu un accident grave (un à Three Mile Island, un à Tchernobyl et trois à Fukushima), dont quatre sont des accidents majeurs (Tchernobyl et Fukushima) : l’occurrence réelle d’un accident majeur est donc environ 300 fois supérieure à l’occurrence théorique calculée.

Cet écart est considérable et conduit à un constat accablant quand on prend conscience de la pleine signification de ces chiffres.

La France compte actuellement 58 réacteurs en fonctionnement et l’Union européenne un parc de 143 réacteurs. Sur la base du constat des accidents majeurs survenus ces trente dernières années, la probabilité d’occurrence d’un accident majeur sur ces parcs serait donc de 50% pour la France et de plus de 100% pour l’Union européenne. Autrement dit, on serait statistiquement sûr de connaître un accident majeur dans l’Union européenne au cours de la vie du parc actuel et il y aurait une probabilité de 50% de le voir se produire en France. On est donc très loin de l’accident très improbable. Et cela sans prendre en compte les piscines de stockage des combustibles irradiés, les usines de production et d’utilisation du plutonium, les transports et stockages des déchets radioactifs.

Plutôt que de continuer à calculer des probabilités surréalistes d’occurrence d’événements qu’on ne sait pas même imaginer (cela a d’ailleurs été le cas pour Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima), n’est-il pas temps de prendre en compte la réalité et d’en tirer les conséquences ?

La réalité, c’est que le risque d’accident majeur en Europe n’est pas très improbable, mais au contraire une certitude statistique.

Croyez-vous que, si on le disait comme cela aux Français, il s’en trouverait encore beaucoup pour faire l’impasse sur le risque au prétexte du « on ne peut pas faire autrement » ?

Bernard Laponche, physicien nucléaire, expert en politiques de l’énergie.
Benjamin Dessus, ingénieur et économiste, président de Global Chance.

Post-scriptum

Dans le dernier numéro des Cahiers de Global Chance, « Nucléaire : le déclin de l’empire français », présenté à la presse le 10 mai dernier, nous citions en page 72 cette déclaration du directeur de l’IRSN, Jacques Repussard :

« Sur le parc mondial, 14 000 années-réacteur sont déjà passées, et les statistiques montrent qu’on est à 0,0002 (2.10-4) accident nucléaire grave par an, soit vingt fois plus qu’attendu selon les études probabilistes, qui ne savent pas bien prendre en compte l’aléa naturel et le facteur humain. Le nucléaire fait jeu égal avec l’industrie chimique. C’est insuffisant. On peut donc se poser la question : l’homme est-il en mesure de maîtriser cette technologie pour diviser au moins par deux ce risque d’accident ? Y a-t-il une barrière ? Ce serait une conclusion inquiétante, car cela signifierait qu’avec 1 000 réacteurs installés, un accident nucléaire grave se produirait en moyenne tous les dix ans, ce qui n’est pas supportable ».

Ce calcul est basé sur une probabilité d’accident nucléaire grave par « année.réacteur » de 1/100 000. Pour 14 000 année.réacteur (1 réacteur fonctionnant pendant 1 an), cela indique une occurrence “attendue” de 0,14 accidents pour l’ensemble du parc mondial de 450 réacteurs ayant une vie moyenne de 31 ans (450 x 31 = 13 950 année.réacteur). Les accidents graves sur ce parc pris en compte par J. Repussard ont été d’après lui de trois : Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima. Ue occurrence constatée de 3 comparée à une occurrence “attendue” calculée de 0, 14 donne bien un facteur 20 (3 : 0,14 = 21).

Nous avons repris le même raisonnement mais en modifiant les données de base car :
a) Three Mile Island est un accident grave (classé au niveau 5 de l’échelle INES) mais les accidents de Tchernobyl et de Fukushima sont des accidents majeurs (classés au niveau 7 de l’échelle INES) pour lesquels la probabilité calculée pour l’occurrence d’un accident de cette gravité est de 1 pour 1 million d’année.réacteur.
b) Puisque les calculs sont faits par rapport à l’unité « année.réacteur », il faut prendre en compte le nombre de réacteurs accidentés : 1 à Tchernobyl et 3 à Fukushiam, soit 4 accidents majeurs.

Le nombre d’accidents majeurs calculés à partir des probabilités théoriques serait alors de 0,014 pour le parc mondial et ses 31 ans de fonctionnement en moyenne par réacteur.

La comparaison entre occurrences attendues et occurrences constatées est donc de 4 : 0,014 = 286.

Bernard Laponche et Benjamin Dessus, 5 juin 2011

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