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Notre environnement - Pesticides - Comprendre
Les néonicotinoïdes nocifs pour les abeilles et... les nerfs de Bayer et Syngenta !
par Alain Geerts - 15 avril 2013
L’épineux débat sur le rôle (de plus en plus avéré) des pesticides de la famille des néonicotinoïdes dans la disparition de colonies d’abeilles a des effets secondaires divers sur ses acteurs. Du côté de l’industrie, et plus particulièrement de Bayer et Syngenta, les principaux fabricants de ces substances, on passe d’un lobbying généralement feutré à un lobbying beaucoup plus agressif, fait d’intimidations et de menaces. Un rapport vient d’être publié par l’organisation Corporate Europe Observatory (CEO), dans lequel un suivi serré des différentes manoeuvres d’intimidation permet de se rendre compte de ce que ces industries sont capables de faire quand on dénonce leurs produits, fût-ce au nom de la santé publique. Edifiant !

La présentation des néonicotinoïdes et du contexte général des débats vous a été proposée dans cet article : Néonicotinoïdes, serial killers !. Fort de la convergence des résultats de nombreuses études sur la nocivité de ces pesticides, de plus en plus d’acteurs demandent donc leur interdiction. L’industrie n’apprécie pas, et donc réagit... férocement . Voici les lignes de force de leurs actions...

En juin 2012, le gouvernement français a annoncé son intention de retirer l’enregistrement de Thiamethoxam. L’industrie des pesticides a immédiatement réagit et a commencé à faire pression sur la Commission. C’était le début d’une féroce campagne de lobbying de la part des industriels ; une série de lettres envoyées par Syngenta, Bayer et l’association européenne de protection des cultures (ECPA, le lobby des producteurs de pesticides dont les membres incluent Bayer, Monsanto, BASF, Dow, et Dupont/Syngenta) à la Commission européenne et à l’EFSA a permis d’en tracer le fil. Voici les arguments principaux employés par ces deux sociétés :

- Les agriculteurs sont responsables. Bayer, dans une lettre adressée au commissaire Dalli, affirme que l’empoisonnement des abeilles par des pesticides est le résultat d’une utilisation inadéquate des produits. La responsabilité en incombe donc aux agriculteurs et non aux fabricants.

- Juste un petit groupe d’activistes et d’apiculteurs amateurs. Syngenta avance que ce sont seulement quelques Etats-membres, « influencés par un petit groupe d’activistes et d’apiculteurs amateurs » qui incitent à la suppression de leurs pesticides. Et ils invitent le commissaire « à résister à cette pression » dans l’intérêt de la crédibilité du processus de réglementation de l’UE. 

- Moi et mon ami Obama. Le Président de Syngenta, Michael Mack, a personnellement écrit(lien) au Commissaire Dalli pour lui rappeler qu’il y a juste deux semaines il a déjeuné au sommet du G-8 avec le Président Obama, président des USA du Conseil européen, avec Herman Van Rompuy, président de la Commission européenne, avec Barroso et Président français Hollande, et qu’ils ont discuté de la contribution du secteur privé à la sécurité alimentaire du monde et de l’argent de Syngenta qui a été affecté à l’Afrique. 

- Restez calme, et employez les neonicotinoides. Dans une autre lettre envoyée en novembre au Commissaire Ciolos (agriculture) et à Geoghegan-Quinn (recherche), ainsi qu’à tous les Ministres de l’agriculture de l’UE, Syngenta a réclamé un réexamen complet du dossier pour éviter « des conclusions erronées, prises dans la précipitation, qui pourrait avoir des implications désastreuses pour l’agriculture et - ironiquement - pour la santé d’abeille ». Pourquoi se limiter à 3 produits, s’insurge par ailleurs Syngenta. 

- Une étude « indépendante » indique que l’Europe ne peut se passer de neonicotinoides. Selon Syngenta, qui n’a fourni aucune référence pour soutenir son assertion, « la perte de cette technologie coûtera aux agriculteurs et aux consommateurs jusqu’à €1 milliard et affectera la production d’une nourriture sûre et abordable ». Dans une lettre envoyées en novembre, la société suisse a déclaré que, selon une « analyse indépendante », il y aurait des dommages significatifs à l’agriculture européenne si leur produit était interdit (plus €17 milliard au cours des cinq années à venir) ainsi que le risque de relocalisation de la production de maïs. En outre, l’ECPA affirme qu’en cas d’interdiction, il y aura des pertes potentielles de rendement pouvant aller jusqu’à 10% en colza et céréales, 30% en betterave sucrière et 50% en maïs.
Une autre étude commanditée par l’industrie et prise en charge par le Forum Humboldt for Food and Agriculture(lien), a conclu que les neonicotinoides apportent une contribution socio-econonomique et environnementale significative à l’agriculture européenne et à l’économie au sens large. Les organismes associés à cet institut incluent BASF, Bayer CropScience, E.ON, KWS et Nestlé. L’étude a été soutenue par Copa-COGECA (le puissant lobby des agriculteurs à Bruxelles), l’European Seeds Association (représentant principalement les plus grandes sociétés dans l’industrie des semences) et l’European Crop Protection Association, financée par Bayer et Syngenta. Ce qui n’a bien sûr pas été mentionné dans les courrier de Syngenta et de Bayer.

- J’ai la « Science » pour moi ! Pendant des décennies, la stratégie de l’industrie a été de plaider pour une politique basée sur les résultats de la science. Mais qu’entend elle exactement par « science » ? Cette campagne de lobbying offre des pistes utiles pour apprécier la sorte de science que l’industrie accepte et soutien et celle qu’elle refuse.
Premièrement, une remarque à propos du rôle d’EFSA. L’industrie préfère habituellement que les décisions soit prises par des scientifiques et des experts plutôt que par des politiciens, ces derniers devant se justifier devant des électeurs ; ce n’était donc pas une surprise de lire que le lobby des pesticides ECPA écrive à la Commission que « en tant qu’industrie, nous sommes favorables au fait que l’EFSA effectue une évaluation détaillée de l’utilisation de ces semences traitée ». Dans le même temps, il a fait pression sur la Commission européenne au moyen d’études « scientifiques » soutenant leurs intérêts commerciaux : Bayer a expliqué à la Commission que les neonicotinoides n’étaient pas responsables du déclin des colonies d’abeilles en se basant sur d’autres experts qui ont prétendu que les agents pathogènes et les parasites étaient le principal problème. Et dans la foulée, Syngenta a remis en cause les conditions dans lesquelles les études présentant des résultats critiques (pour elle) ont été réalisées, affirmant que, dans ces études, l’exposition a dépassé de manière significative n’importe quelle situation de terrain. Selon eux, la France a pris des décisions sur base d’études non validées scientifiquement. La société a également fourni à la Commission des GLP coûteuses (Good Laboratory practice) - étude conforme sur des abeilles exposées au maïs traité avec le thiamethoxame qu’il avait envoyé au laboratoire d’analyses privé Eurofins. Cette étude a conclu que « aucun effet en termes de mortalité, de perturbations de comportements ou de reproduction » n’ont été observé.
Cependant, les conclusions de l’EFSA, parues le 16 janvier, n’étaient pas celles que les sociétés avaient espérées : elles étaient très critiques quant à l’utilisation de ces pesticides, même si l’agence n’a pu mener à bien les évaluations dans certains cas du fait d’un manque ou de faiblesses au niveau des données disponibles (rappelez-vous : l’EFSA habituellement ne fait aucune recherche et fait ses évaluations sur base du corpus d’études existantes). L’EFSA et ses experts scientifiques ont trouvé des risques pour les abeilles exposées aux neonicotinoides, des risques au niveau du pollen souillé par les pesticides, des risques au niveau de la poussière contenant des traces de pesticides.
Bayer immédiatement contre-attaqué : ils ont commandité une autre analyse des conclusions de l’EFSA par « un groupe indépendant de scientifiques spécialisés dans les abeilles » : la société Exponent®, qui se spécialise dans les moyens de « protéger » les produits industriels de toute régulation. Exponent® est arrivé à la conclusion que « les évaluations des risques par l’EFSA se basent sur des valeurs d’exposition irréalistes, fait de comparaisons qui ne devraient pas l’être de seuils de toxicité, ne prend pas en considération les comportements critiques adéquats des abeilles, et ne prend pas suffisamment en compte l’observation, la surveillance et les études de terrain », et donc « exagère les risques pour les abeilles ». Le modus operandi d’Exponent® est une nouvelle analyse des études scientifiques préjudiciables à l’industrie pour émettre des doutes sur leurs conclusions afin d’empêcher leur utilisation à des fins de réglementation. Leurs conclusions ressemblent plus à des plaidoiries juridiques qu’à des productions scientifiques.

- Vous n’aimez pas ma conception de la science ? Vous aurez des nouvelles de mes avocats ! Syngenta a eu accès au communiqué de la presse de l’EFSA avant sa publication. Ils ont immédiatement envoyé une lettre extrêmement agressive à l’agence, se plaignant que le communiqué était « incorrect sur de nombreux aspects d’importance et que l’EFSA agit hors de son domaine de compétence et de responsabilité ». Syngenta a même menacé de mener une action en justice et a posé un ultimatum : « nous vous invitons formellement à rectifier le communiqué de presse avant 11h. Sans quoi nous serons obligés d’utiliser la voie de la justice. »
La colère de Syngenta a encore monté d’un cran quand elle s’est rendu compte que le communiqué de presse a été envoyé sans changements notables. Dans plusieurs courriers à l’EFSA, ils ont insisté sur le fait que le communiqué de presse était « inexact et contraire aux conclusions de l’EFSA ». Et la société a demandé l’accès à divers documents tels que toutes les versions provisoires du communiqué de presse, les correspondances internes et les pv des réunions préparatoires à la rédaction du communiqué.
Après analyse des documents fournis par l’EFSA, Syngenta s’est alors attaqué à la directrice de l’ EFSA, l’accusant de ne pas avoir pris en compte leurs commentaires dans la rédaction du communiqué : « vous avez pris la responsabilité personnelle d’outrepasser la proposition interne de l’EFSA de rectifier le communiqué de presse incorrect ». Par conséquent, « Syngenta souhaiterait des explications complémentaires de votre part » avant de « décider des options juridiques potentielles et des personnes susceptibles de poursuivre l’action devant une instance juridique  ». Syngenta a voulu trouver des coupables, et a donc demandé l’accès à plus de documents, y compris les notes manuscrites des réunions internes de l’EFSA, ainsi que les échanges relatifs aux modifications successives du draft de départ.

- Messieurs les politiques, s’il vous plait, aidez-nous à contrer ces scientifiques qui n’y connaissent rien. Les menaces sur l’EFSA s’étant avérées inefficaces, Syngenta et Bayer exercent maintenant une pression maximale sur les Etats-membres et la Commission, et blâment publiquement l’EFSA. Syngenta a par exemple insinué que « l’EFSA a une connaissance pratique limitée de l’agriculture  » et que si ce type d’évaluation des risques était répété « il deviendrait impossible de maintenir l’enregistrement de tous les insecticides existant ou d’en enregistrer des neufs  ». Selon Syngenta, la méthodologie employée par l’EFSA pour mener la revue de la littérature était « critiquable parce qu’elle a été basée sur une opinion scientifique à la fois très théorique et extrêmement conservatrice ».
Au delà des pressions directes sur les politiciens, Syngenta a lancé une campagne très agressive dans divers medias nationaux pour discréditer les Etats-membres qui auraient approuvé la proposition, proclamant notamment dans un média britannique que l’EFSA « avait été manipulée ». L’association ECPA, pro pesticides, a également été très active, faisant notamment une très large publicité à l’étude de l’institut Humboldt dans les médias ou en ayant recourt à des propos alarmistes tant au niveau national qu’européen si la proposition était approuvée.

- Je résoudrai le problème relatif au abeille moi-même, aucun besoin de réguler les choses. Les deux sociétés ont lancé une offensive de charme dans laquelle elles se présentent comme un partenaire pour résoudre le problème et non la cause du problème et ce grâce à une opération de communication intitulée « Opération Pollinator ». Il s’agit de payer quelques agriculteurs pour qu’ils cultivent des fleurs et autres plantes salutaires aux abeilles. Mais combien d’agriculteurs exactement ? Aucun chiffre disponible.

Pour une interdiction des néonicotinoïdes

La Commission européenne a proposé de suspendre pendant 2 ans certains usages des matières actives incriminées sur les cultures attractives pour les abeilles. Mais cette position assez minimaliste [1] n’a trouvé aucune majorité qualifiée lors du vote des 27 États-membres, le 15 mars dernier, notamment du fait de l’abstention de l’Allemagne qui protège ainsi sa puissante industrie chimique. La Belgique s’est positionnée en faveur de la suspension.

En l’absence de compromis entre la Commission et les États membres dans les 2 mois, la décision finale reviendra à la Commission européenne. Ce rapport apporte de nouveau éléments à ce dossier et plaide pour une interdiction plus forte encore que la proposition initiale de la Commission. 

notes :

[1] Ces pesticides persistent dans les sols et sont ensuite transmis aux cultures qui suivent. Ainsi, les semis de céréales traités vont contaminer les cultures de moutardes implantées en fin d’été et dont la floraison automnale alimentera les ruchers.

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