Et l’aspect social ? - Comprendre
Les inégalités sociales tuent et rendent malade
par Alain Geerts - 23 janvier 2010
L’espérance de vie en bonne santé est de 51 ans dans le Hainaut. Pourtant, les soins de santé y sont de qualité et l’accès est satisfaisant. Une opinion du Docteur Luc BERGHMANS, Médecin.

Article paru dans la rubrique Opinions de la libre

Les inégalités sociales de santé se marquent en suivant la fracture Nord/Sud. Mais pas seulement. On peut le rappeler à l’aube de l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

Bien sûr, on a pu suivre le travail de la Commission sur les déterminants sociaux de la santé de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui détaille dans son rapport final l’impact des inégalités sociales sur la santé des populations et des individus. Exemple parmi de nombreux autres : une fille née dans un pays riche peut espérer vivre jusqu’à 80 ans, celle née dans un pays pauvre 45 ans de moins. La Commission propose de réduire cet inacceptable fossé en une génération et soutient, stratégies documentées à l’appui, que cela est possible.

Une membre canadienne de cette Commission, Monique Bégin, ancienne ministre de la Santé, confie dans la revue « Education Santé » (Education Santé n° 245) que même si les stratégies de remédiation sont bien balisées du point de vue de la santé publique, en définitive ce sont les orientations politiques et la mobilisation sociale qui apporteront les solutions structurelles.

Extrait : « La réhabilitation globale des bidonvilles du monde coûterait 100 milliards de dollars américains. Les gouvernements du monde ont annoncé à l’automne 2008, en toute hâte, des plans de rescousse de plus de 5 billions de dollars américains pour pallier l’incompétence, la corruption, la mauvaise gestion, le manque de vision, l’avarice personnelle de leurs institutions financières et des plus grosses corporations. Comment se fait-il que ces mêmes gouvernements n’aient pas encore trouvé les malheureux 100 milliards de dollars requis pour sortir le milliard d’êtres humains vivant dans des conditions urbaines de sous-êtres, soit seulement 2,3 % de ces 5 billions ? La combinaison toxique de politiques sociales inadéquates, d’arrangements économiques injustes et de politique partisane bornée est, en large mesure, responsable de ce qu’une majorité de gens dans le monde ne jouisse pas de la bonne santé biologiquement possible ».

Les inégalités sociales de santé ne se marquent pas seulement en suivant la fracture Nord/Sud. Au sein des pays les plus riches, dont la Belgique, l’inégalité face à la santé persiste et se manifeste entre les groupes sociaux de manière quasi proportionnelle à leur position plus ou moins favorisée sur le plan des revenus, de l’éducation, du travail et du territoire où ils vivent.

Enquêtes nationales de santé, Tableaux de bord de la santé (du Hainaut, en Wallonie, à Bruxelles), rapports d’enquêtes universitaires et des mutuelles : les données documentant et chiffrant ces inégalités s’accumulent depuis une dizaine d’années.

Ainsi l’espérance de vie en bonne santé est estimée à 51 ans dans le Hainaut, 54 ans en Wallonie, 59 ans dans le Brabant wallon et 60 ans en Flandre. 20% des adultes diplômés de l’enseignement primaire déclarent souffrir d’au moins deux maladies chroniques, ils ne sont que 5% si diplômés de l’enseignement supérieur. Idem pour la dépression, elle touche 17% des personnes moins favorisées et 6% des plus favorisées en Wallonie. On retrouve les mêmes tendances pour le surpoids, le tabagisme, l’inactivité physique, etc.

Malgré un accès satisfaisant à des soins de santé globalement de qualité (les pratiques préventives doivent être améliorées), malgré un investissement de 23 milliards par an (budget InamiI) dans les soins médicaux, l’inéquité sociale face à la santé reste une réalité inacceptable dans notre pays et plus particulièrement en Wallonie et à Bruxelles. Réalité déjà dénoncée par un groupe de travail de la Fondation Roi Baudouin en 2007 [1] ! Et pourtant le débat politique, le traitement médiatique et même la revendication sociale restent discrets et peu spécifiques sur ce thème. Les enjeux qui posent débat restent cantonnés aux soins de santé alors que les solutions au défi des inégalités sociales de santé ne viendront pas de ce secteur.

L’inéquité sociale de santé coûte au Hainaut environ 1 800 morts chaque année. Soit 100 fois les décès dus à la grippe H1N1 depuis le début de l’épidémie dans toute la Belgique ! Il serait démagogique et injuste de dénoncer après coup l’investissement inversement proportionnel du politique et des médias par rapport à l’ampleur de ces deux problèmes de santé publique. Mais face à l’accumulation des constats d’inégalités sociales de santé, il est raisonnable d’attendre du politique, des forces sociales et des médias une meilleure prise en compte de cette donne structurelle de santé publique pour la décennie qui vient.

Les déterminants sociaux de la santé s’expriment au travers de facteurs individuels et familiaux mais sont surtout liés aux conditions de vie de proximité (école, quartiers, réseaux sociaux, entreprises) et aux trajectoires de vie dans cet environnement. Cet environnement de vie quotidienne est lui-même dépendant, au niveau macro, des politiques économiques et sociales, de l’accès à l’éducation, au logement, au travail, à la culture La plupart de ces facteurs sont interdépendants et les inéquités sont la résultante d’un système très complexe de chaînes causales. Notons qu’elles concernent l’ensemble des catégories sociales et ne se limitent pas, comme on le croit à tort, aux populations les plus précarisées.

La complexité des facteurs causaux et les questionnements que cela entraîne ne peuvent être prétextes à l’inaction. Souvenons-nous que le progrès social tient autant, si pas plus, aux luttes et politiques sociales motivées par la quête de plus d’équité qu’au développement des connaissances, même si ce développement reste indispensable. Les expériences historiques et à l’étranger montrent qu’il est possible d’intervenir en s’attaquant par une approche multisectorielle aux causes des causes et en renforçant significativement le travail de proximité en promotion de la santé, avec la participation des populations.

Pour assurer une mobilisation sociale à la hauteur du problème, un engagement politique explicite et la transparence de la démarche, la lutte contre les inéquités de santé doit passer par la dynamique d’un plan d’actions, avec des objectifs spécifiques et évaluables portés par l’ensemble des politiques gouvernementales.

Les enquêtes de santé de l’Observatoire de la Santé du Hainaut chez les enfants et les jeunes montrent que les inéquités de santé sont déjà bien présentes au seuil de la vie. C’est inacceptable dans une société qui revendique l’égalité des chances comme une valeur de base.

Le temps de la contemplation et de l’incantation doit faire place à celui de l’action.

Crédit photographique

notes :

[1] Recommandations politiques inégalités en santé, Fondation Roi Baudouin, Octobre 2007

Voir aussi :
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